RUE BEAUVEZET.

 

NE petite église abattue peu de temps avant la révolution avait donné son nom à cette rue sur la ligne orientale de laquelle elle était située, à peu près en face de celle qui y vient de la place Saint-Antoine. Un noble et riche habitant d'Aix appelé Berard, n'ayant point d'enfants de sa femme Rixende, se sépara d'elle avec l'intention d'embrasser l'état ecclésiastique et de consacrer sa fortune au soulagement des pauvres. C'est lui qui fit bâtir, en 1231, l'église dont nous parlons, ainsi qu'un hôpital dont il sera question à l'article suivant. L'église fut dédiée à la sainte Vierge et construite hors des murs, à peu de distance de la porte de Marseille, 1 sur une éminence d'ou l'on jouissait d'un point de vue délicieux , au midi comme au couchant de la ville, ce qui la fit appeler Notre-Dame-de-Beauvezet (de Bellovisu ou de Belvezer). Les religieux Picpus du tiers-ordre de saint François, qui s'établirent à Aix en 1666, occupèrent dès lors l'église de Notre-Dame-de-Beauvezet et l'ont desservie jusqu'à leur suppression en 1787.
Nous lisons dans quelques actes conservés aux archives du prieuré de St-Jean, que des couteliers étant venu se loger dans cette rue au XIVe siècle, on avait donné à celle-ci le nom de rue de la Coutellerie qu'elle avait conservé peu de temps. Les Rosseto, seigneurs de Velaux, tombés en quenouille dans la branche des d'Agoult-d'Ollières, il y a plus de trois cents ans, après avoir fourni une foule de syndics et de consuls ; les Grossis qui avaient fondé dans l'église de Saint-Jean , la chapelle de Saint-Barthélemy située sous le clocher, avaient habité cette rue aux XIV et XVe siècles, ainsi que plusieurs familles juives. Jean Conterii fils d'un médecin du roi René, et Charles Joanini, chevalier de Rhôdes et commandeur de Joucas, y faisaient leur demeure en 1511 et 1513, de même que Nicolas Esmenjaud, co-seigneur de Riez et de Barras, dernier juge mage de Provence, dont l'office fut supprimé en 1535, lors de la réformation de la justice par François 1er . Esmenjaud forma opposition à l'enregistrement de l'édit et s'en désista ensuite, le roi lui ayant donné une charge de conseiller au parlement en dédommagement de celle qu'il avait perdue.
Sur le côté droit de la rue en descendant vers le Saint-Esprit, est la maison où furent logées les filles de l'Enfance dont l'établissement à Aix fut autorisé par une bulle du cardinal Grimaldi, archevêque de cette ville, du 12 janvier 1674, " à l'effet d'instruire les jeunes filles, dès leur enfance, dans les maximes du christianisme, tant dans les écoles publiques que dans l'intérieur de leurs maisons; recevant les hérétiques qui veulent se convertir et les nouvelles catholiques pour les fortifier dans la foi, les établir dans les bonnes mœurs et les placer ensuite en condition ; recevant les personnes de leur sexe qui veulent faire les exercices spirituels et la retraite; visitant les pauvres malades, même en temps de peste et faisant plusieurs autres bonnes oeuvres. 2 " Trois filles de l'Enfance furent commises à cet effet par la dame de Juliard de Mondonville, fondatrice de cette congrégation à Toulouse, et furent accueillies dans Aix aux applaudissements du public, notamment par MM. de Gallaup-Chastueil qui les reçut provisoirement chez lui, de Clapiers Vauvenargues, alors premier consul, de Galliffet du Tholonet président aux enquêtes du parlement, et Pierre de Thomassin, seigneur du Loubet, qui leur donna une somme de huit mille livres pour fonder leur maison d'Aix. 3 Un de leurs règlements statuait qu'elles n'auraient pour confesseurs que des membres du clergé séculier approuvés par l'ordinaire, ce qui fut cause, dit-on, de la jalousie que leur portèrent bientôt les jésuites qui obtinrent enfin la suppression des filles de l'Enfance par ordre du roi, en 1686, douze ans seulement après l'établissement de leur congrégation dans cette ville.

La maison hospitalière de la Pureté fondée, en 1680, par quelques pieux habitants en faveur des jeunes filles qui manquaient de direction, fut transférée dans le local qu'avaient occupé les filles de l'Enfance, peu de temps après la dispersion de celles-ci, et y a subsisté jusqu'à la révolution, d'où vient que la rue Beauvezet est aussi connue sous le nom de la Pureté. Les pénitents gris ou bourras, font actuellement leurs exercices religieux dans l'ancienne église de la Pureté, dont la construction date de l'année 1714.
La maison qui fait le coin de la rue Beauvezet à droite de la ruelle qui conduit à la place de l'Annonerie-Vieille, 4 fut, pendant la nuit du 10 au 11 décembre 1748, le théâtre d'un événement tragique occasionné par la funeste passion du jeu. Le chevalier de G., qui occupait le premier étage de cette maison, avait passé la soirée chez M. le duc de Villars, gouverneur de la province, où l'on jouait habituellement très gros jeu et où il avait perdu une somme considérable. Il sort vers minuit pour aller chercher encore de l'argent et rentre chez lui à petit bruit, sans réveiller ses domestiques. En traversant sa chambre à coucher, il aperçoit de la lumière dans le cabinet attenant et ne doutant pas qu'un voleur ne s'y soit introduit, il met l'épée à la main et avance en criant : qui va là ! Le voleur, averti par ce cri inattendu, éteint la bougie et cherche à s'enfuir en regagnant l'escalier qu'il connaissait bien. Mais il est atteint par un coup d'épée que le chevalier de G... lui donne malgré l'obscurité qui les environnait, ce qui ne l'empêche pas de retrouver la porte de la rue et de s'évader. Le chevalier sort aussitôt après et, au lieu de le poursuivre, retourne chez M. de Villars où il raconte ce qui vient de se passer. Chacun en rit et en plaisante ainsi que lui; mais quels ne furent pas les regrets et la consternation de tous, lorsqu'on apprit le lendemain matin, qu'un jeune homme de qualité dont le nom s'éteignit avec lui, avait été trouvé mort sur un banc du cours, vers la rue de la Miséricorde, ayant perdu tout son sang à la suite d'un coup d'épée qu'il avait reçu ! Le malheureux avait joué et perdu aussi chez M. de Villars, et voyant le chevalier de G... trop occupé de son jeu, pour qu'on put croire qu'il songeât à se retirer, il avait conçu le fatal projet d'aller le dépouiller en son absence, d'une somme d'argent qu'il lui connaissait.

 


1 Voyez ci-dessus, pag. 8. Cette première porte de Marseille subsistait encore en 1513, quoique une nouvelle porte eût été ouverte au bas de la rue depuis plus de deux cent cinquante ans, ainsi que nous l'avons dit pag. 189 (acte du 29 avril 1313, notaire Imbert BorriIli, au Livre noir de Saint-Jean, fol. 211). Retour

2 Livre jaune aux archives de la ville, fol. 350 et suiv. Retour

3 Contrat du 18 juin 1674, reçu par Beauzin, notaire à Aix. Retour

4 Cette ruelle, qu'on a réunie, en 1811, à la rue et à la place de l'Annonerie-Vieille par un numérotage continu des maisons (voyez ci-dessus, pag. 8, notes 1 et 2 ; 38, note 1 ; 64, etc.), s'appelait auparavant la rue Marante, du nom d'une famille qui l'avait habitée. En 1634, on l'appelait la traverse de Garron, du nom d'un autre de ses habitants. C'est dans cette ruelle que logeait, cinquante ou soixante ans avant la révolution, un paysan nommé Franc, qui se fit connaître par ses bons mot dont nous ne citerons que ceux-ci. Voyant renouveler la plantation du cours Sainte-Anne, dont le terrain est fort maigre et où les arbres croissent difficilement, il s'adressa à un de MM. les consuls qui se trouvait là pour surveiller les travaux et lui dit: " Que ne faites-vous planter ici des procureurs! Vous seriez plus assuré qu'ils prendraient; ils prennent partout. " Passant une autre fois devant le clocher de Saint-Sauveur tandis que des chanoines et des bénéficiers se promenaient sur la place devant l'église "Oh ! le beau chêne, s'écria-t-il, qui avec ses glands nourrit tant de porcs ! " Ce dont les promeneurs ne firent que rire, loin de s'en offenser, car maître Franc avait acquis la permission de tout dire. Retour