DIXIEME ET DERNIER AGRANDISSEMENT.


(1788)


OUS n'imiterons pas le bon M. de Haitze qui met au nombre des agrandissements de la ville, la clôture de quelques toises de terrain cédées en 1671 pour l'élargissement du jardin des religieuses du second monastère de la Visitation, nouvellement transférées dans le quartier de la Plate-Forme, là même où est établie aujourd'hui la fabrication du Gaz. 1 Nous ne parlerons pas non plus d'un autre agrandissement de tout aussi peu d'importance, qui eut lieu en 1775, lorsque MM. les consuls et assesseur obtinrent du roi la permission d'enlever l'échafaud permanent qui existait auparavant sur la place des prêcheurs et de transporter le lieu des exécutions en un coin des plus reculés de la ville. 2 Un angle rentrant que faisait le rempart à l'extrémité supérieure de la rue du Collége fut choisi à cet effet, la lice extérieure rejetée un peu plus loin et un nouvel échafaud dressé sur le sol que ce reculement laissait vacant. L'un et l'autre de ces agrandissements n'en méritent pas le nom et ne nous occuperont pas plus longtemps.
Mais nous dirons quelques mots de celui qui eut lieu en 1788, en suite des délibérations prises l'année précédente par le conseil de ville. Depuis la construction du quartier de Saint-Louis, vers la fin du XVIe siècle, 3 le rempart faisait un coude à l'extrémité orientale de la rue de Suffren d'où il se dirigerait en droiture à la tour de Bellegarde qui forme un angle au nord-ouest de la ville. Le conseil résolut de tirer une ligne droite à partir de cette tour de Bellegarde jusqu'au premier angle saillant que formait l'agrandissement de 1583, à quelques toises au levant de l'extrémité supérieure de la rue du Bourg-d'Arpille, et d'enclore par ce moyen dans la ville une partie de l'ancienne lice extérieure comprise dans cette nouvelle enceinte, ainsi qu'une portion du Jardin des Plantes qui se trouvait de l'autre côté de la lice.
En suite de ces délibérations, MM. les consuls et assesseur vendirent, le 22 août 1788, par acte passé devant les secrétaires greffiers de la ville, 4 à Me Antoine Estrivier, avocat, la totalité du vieux rempart, à l'exception des tours qui y étaient adossées et qui appartenaient à divers particuliers, le sol de l'ancienne lice extérieure et du jardin de botanique compris dans la nouvelle enceinte, ainsi que le sol formant la pointe du triangle enclavé, en un mot tous les biens et droits appartenant à la ville dans ce local, au prix de cinq mille livres comptant.
La révolution de 1789 étant survenue immédiatement, l'acquéreur ne put réaliser le projet qu'il avait eu d'utiliser ces terrains, en faisant construire des maisons sur l'emplacement de l'ancien rempart, lesquelles eussent formé une rue dont la ligne orientale eût été composée des derrières de l'hôtel de Valbelle et autres bâtisses qui y existent encore. Il eût ensuite ouvert une nouvelle rue au centre de cet agrandissement et le tout eût formé un petit quartier qui se serait peuplé insensiblement. Mais voilà soixante ans que ce projet demeure à peu près sans exécution. L'ancien rempart est encore visible quoique dans le plus grand état de dégradation, et la rue projetée est à peine tracée ; de rares maisons et quelques jardins sont tout ce qu'on y voit aujourd'hui.
Cette rue n'a point encore reçu de nom. Elle fait suite, il est vrai, à la rue du Bourg-d'Arpille ; mais comme ces deux rues décrivent à leur jonction une ligne courbe très marquée, il paraît peu raisonnable d'appliquer le même nom aux deux, et l'on pourrait donner à celle dont nous parlons le nom de RUE ESTRIVIER qui est celui de son fondateur.

Les quatre agrandissements qui nous ont occupé depuis les premières pages de ce volume, ont amené la ville au point où nous la voyons maintenant. A l'exception du dernier qui est d'une si minime étendue, tous offrent de grandes et belles rues, la plupart tirées au cordeau et bordées de belles maisons ou de superbes hôtels dont nous avons parlé successivement. Le Cours et le quartier d'Orbitelle ont principalement attiré notre attention et font en effet l'admiration des étrangers qui abordent à Aix. Tous conviennent que peu de villes en France présentent le même air de grandeur que celle-ci. Lorsqu'elle était la capitale de la Provence et qu'elle possédait dans son sein un parlement et une chambre des comptes qui était en même temps cour des aides et finances ; une généralité des finances et un hôtel des monnaies ; une université composée de quatre facultés etc. ; lorsque le gouverneur de la province, le lieutenant de roi commandant en son absence et l'intendant de Provence y faisaient leur résidence habituelle ; lorsque ses consuls et assesseurs étaient à la fois ses administrateurs municipaux et ceux de la province sous le titre de procureurs du pays ayant à leur tête l'archevêque d'Aix ; lorsqu'enfin tant de hauts dignitaires étaient des gens riches et puissants, honorés et craints de tous, nulle autre ville ne pouvait lui disputer la prééminence qui lui était due à tant de titres.
Ces familles riches et puissantes dont nous parlons, cultivaient en général les lettres, les sciences et les arts. Toutes avaient de riches bibliothèques, de beaux tableaux, de magnifiques ameublements. De là cette immensité de livres, de peintures, d'objets d'arts, etc., qu'on trouve encore aujourd'hui à Aix, malgré les pertes en ce genre qu'elle fait tous les jours depuis les premières années de la révolution. Leur société était des plus polies, à part toutefois la morgue qu'on reprochait de classe en classe envers les rangs inférieurs et que nous n'avons pas dis
simulée dans l'occasion ; mais cette morgue même avait sa dignité et contribuait , il faut bien l'avouer, au maintien de la juste considération qui s'attachait alors à l'exercice des fonctions importantes que ces familles occupaient. Les femmes élevées dans le grand monde étaient, en général, aimables et spirituelles et leur politesse égalait l'urbanité des hommes. Le charme que leur commerce répandait dans la société avait une douceur infinie et elles faisaient avec grâce les honneurs de tant de brillantes réunions de dîners somptueux, de soupers délicats qui se reproduisaient si souvent, grâce à la fortune dont jouissaient ceux qui les donnaient.

Néanmoins, cette haute société si bien élevée et si polie, était froide et réservée, on ne peut le cacher. Le cérémonial, ce puissant et officieux auxiliaire de la morgue, venait en aide à celle-ci dans mille circonstances, et l'ennui se glissait involontairement au milieu de tant de grandeurs. C'est ce qu'avait exprimé, dans les vers suivants, M. le comte de Vence (Villeneuve), cet amateur si distingué, possesseur de tant de beaux livres et de tableaux, mort en 1760 étant lieutenant-général des armées du roi et commandant à la Rochelle :

Dans Aix, l'ennui, dès le lundi,
Vous mène jusqu'au samedi
Sans vous laisser une heure franche.
En vain, des langueurs du mardi,
L'on espère, le mercredi,
De pouvoir prendre sa revanche ;
Pas plus mercredi que jeudi.
Bref, on y pleure le dimanche
Sans avoir ri le vendredi.


A Dieu ne plaise qu'en retraçant ce tableau du temps passé, nous ayons en vue de critiquer les changements opérés par la révolution dans les institutions administratives et judiciaires, moins encore dans les mœurs et les coutumes de la société. Loin de nous d'avoir à redire à ces hautes conceptions du génie et de la mode qui, vraies hier, se trouvent fausses aujourd'hui et qui, adoptées demain, seront répudiées le jour suivant ; à ces perfectionnements proclamés immortels qui durent à peine quelques mois et qui, tendant à assurer, dit-on, le bonheur du genre humain, précipitent celui-ci, en réalité, de chute en chute, dans un abîme sans fond. Nous ne voulons que faire ressortir de notre mieux la différence des temps et justifier les paroles de l'auteur qui a dit naguère : LA PAUVRE VILLE D'AIX A FINI SA GLORIEUSE TACHE DANS LE MONDE ET S'EN VA TOMBANT PIERRE PAR PIERRE.

 

 


1 Voyez ci-dessus, pag. 237. Retour

2 Voyez au tom. 1er, pag. 624 et 625. Retour

3 Voyez ci-dessus, pag. 3 et suiv. Retour

4 Registre des contrats de la ville, n° 22, f° 370 v°. Retour